Quel avenir ?

De même qu’il était impossible d’imaginer le développement des services offerts par l’internet à la naissance du réseau, il serait vain de parier sur les usages et services à naître des blockchains. Il est cependant intéressant de voir combien l’invention de l’internet et celle du Bitcoin se ressemblent à bien des égards.

Tous deux sont indissociables d’un contexte politique et social sous tension et d’une effervescence idéologique qui se réclame d’une doctrine de liberté absolue.

À la naissance de l’internet dans les années 1960 et 1970 correspond le contexte politique de la guerre du Vietnam, de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy et du développement des mouvements pacifistes américains, au cours desquels de nombreux universitaires et chercheurs vont contribuer à réfléchir à de nouvelles utopies dans un climat de plus en plus libertaire.

Quant au Bitcoin, son contexte géopolitique est celui de la plus grande crise financière que le monde ait connu depuis 1929, marqué par une perte de confiance envers les banques, les institutions et les États, dont les plans de sauvetage puis de relance et enfin d’austérité ont fait exploser les dettes publiques et aggravé encore davantage la progression du chômage comme l’accroissement des inégalités dans les pays matures.

L’internet et le Bitcoin n’ont pas été créés ex nihilo, ils sont au contraire l’aboutissement de recherches et de tâtonnements aux filiations diverses. Pour l’internet, ce sont des intérêts parfois très éloignés entre l’Armée, les États, les entrepreneurs et les chercheurs. Le réseau de réseaux est le fruit d’un assemblage d’innovations disparates, comme celle du Français Louis Pouzin qui, en inventant en France Clyclade, premier réseau à commutation de paquets, va permettre quelques années plus tard à Vinton Cerf de mettre au point les protocoles TCP/IP, au cœur du fonctionnement de l’internet. De la même manière, le Bitcoin s’inspire des travaux de cryptographie proposés dans les années 1990 par Haber et Stornetta, ou encore de Nick Szabo, informaticien, juriste et cryptographe, qui a proposé dès 2005 un système d’échange monétaire basé sur la validation par la preuve de travail, dont s’est probablement inspiré le [ou les] dénommé(s) Satoshi Nakamoto.

IL N’AURA FALLU QUE TRENTE ANS POUR TRANSFORMER PROFONDÉMENT LA PENSÉE LIBERTARIENNE DE L’INTERNET

Enfin, un autre dénominateur commun entre l’internet et les registres distribués de type blockchain repose sur leur architecture, tous deux ayant des protocoles open source et fonctionnant en pair-à-pair. Qui aurait pu imaginer le développement du réseau internet et de ses services comme le web, le mail ou le pair-à-pair, puis des plates-formes comme Facebook, Google ou Amazon. Il n’aura fallu que trente ans pour transformer profondément la pensée libertarienne de l’internet, et pour que le rêve initial de Norbert Wiener, J.C.R. Licklider, Robert Taylor et bien d’autres – créer un outil citoyen de participation active et de créativité décuplée par l’interaction – engendre dans le même temps une surveillance de masse où les données personnelles sont devenues le pétrole du XXIe siècle.

Et gare à ceux qui, vingt ans plus tard, tenteront de s’en réclamer encore, comme Aaron Swartz qui lutta pour « la liberté d’internet et pour faire de la connaissance une donnée aussi largement et gratuitement accessible 3 ». Il n’aura même pas fallu dix ans pour que cette même idéologie, au fondement du Bitcoin, soit reprise par le secteur financier, qu’une avalanche de dépôts de brevets prévoit d’en parasiter le développement à moyen terme, et que de nombreux États tentent de réguler les places de marché grand public.

Pour autant, l’idéologie de rupture, dont sont porteuses les bases de données distribuées de type blockchain, s’inscrit dans des initiatives bien au-delà du secteur financier et du transfert d’actifs, par exemple dans les domaines de la traçabilité alimentaire, de l’industrie pharmaceutique, de la distribution d’énergie, de la certification d’identité et potentiellement, dans tous les domaines susceptibles de passer d’une autorité de confiance institutionnelle à une confiance distribuée à travers un réseau de pairs.

IL N’AURA MÊME PAS FALLU DIX ANS POUR QUE CETTE MÊME IDÉOLOGIE, AU FONDEMENT DU BITCOIN, SOIT REPRISE PAR LE SECTEUR FINANCIER

Les blockchains vont-elles « uberiser » Uber ? Permettront-elles au contraire de corriger les excès de l’uberisation ? Se substitueront-elles à l’organisation à la fois centralisée et pyramidale qui régit nos institutions ? Insuffleront-elles la volonté politique d’introduire de « l’horizontalité » comme instrument pour « faire appliquer les règles de droit là où la loi n’arrive pas, à elle seule, à protéger les droits fondamentaux des citoyens » 3, mais également, pour assurer une transparence dans des chaînes de valeur complexes et souvent opaques parce qu’humaines et motivées par des intérêts parfois divergents ? À n’en pas douter, des méta-organisations inédites, décentralisées et autonomes, sont probablement en gestation parmi le millier d’initiatives dans le monde s’appuyant sur les bases de données distribuées de type blockchain.

Et nul ne sait ce qu’il adviendra si ce n’est que, dorénavant, la boîte de Pandore est ouverte.

Sources :

  • Les télécommunications entre bien public et marchandises, Laurent Chemla, Éditions Charles LéopoldMayer, 2005.
  • « La Blockchain, au-delà du Bitcoin », Goofy, framablog.org, 30 janvier 2016.
  • « Introduction (non technique) à la “blockchain” », LinkedIn.com, Romain Rouphael, 1er avril 2016.
  • « Lumo intègre le projet blockchain ElectriCChain, distributeur de la monnaie “SolarCoin” », Delphine Sibony, Lumo-france.com, 2 juin 2016.
  • « La Blockchain décryptée, les clefs d’une révolution », Blockchain France, Netexplo Obervatory, mai 2016.
  • « Quand le crowdfunding s’allie à l’énergie solaire et à la blockchain », Dominique Pialot, Latribune.fr, 9 juin 2016.
  • « La Blockchain, ou la confiance distribuée », Yves Caseau, Serge Soudoplatoff, Fondation pour l’innovation politique, juin 2016.
  • « Vote électronique : la blockchain à la rescousse ? », Louis Adam, ZDNet.fr, 22 mars 2017.
  • « Pourquoi l’industrie musicale a besoin de la blockchain », Paul Loubière, Challenges.fr, 14 avril 2017.
  • « La Blockchain au secours des droits musicaux », T.B., Ecran total, n° 1144, 8 mai 2017.
  • « #Token Mania », Lex Sokolin, Autonomous Next, juillet 2017.
  • « Assurance : les premières offres fondées sur la “blockchain ” font leur apparition », Laurent Thevenin, Les Echos, 19 septembre 2017.
  • « Comprendre le Bitcoin et la Blockchain », Mathieu Nebra, Openclassrooms.com, consulté le 21 octobre 2017.
  • « Comprendre Bitcoin », bitcoin.fr/faq/, consulté le 23 octobre 2017.
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