Contrefaçon de médicaments : les blockchains sont-elles la solution miracle ?

Comme le rappelle l’Institut International de Recherche Anti-Contrefaçon de Médicaments (IRACM), le trafic de médicaments falsifiés bénéficie d’un ensemble de facteurs favorables : « Appareils législatifs inadaptés, extrême rentabilité du trafic, populations mal informées, pénurie de médicaments, complexité des chaines d’approvisionnement, manque de structures de régulation et de moyens de contrôle, corruption, porosité des frontières ». Les blockchains peuvent-elles constituer une réponse à cet état de fait ? 

L’occasion nous a été donnée de poser cette question à Anca Petre, responsable des opérations chez 23 Consulting, qui poursuit un double cursus de Pharmacie et de Management, en s’intéressant de très près à l’impact des blockchains dans le domaine de la santé.

Parmi les nombreux défis soulevés par la contrefaçon de médicaments, les blockchains sont régulièrement présentées comme le début d’une solution. Rien qu’en 2016, et seulement à l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 41 800 colis de faux médicaments ont été saisis en 2016, soit 1,5 million de comprimés. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un médicament sur dix dans le monde est une contrefaçon et ce chiffre pourrait atteindre sept sur dix dans certains pays d’Afrique. Les ravages provoqués par ces faux médicaments sont pour le moins alarmants. Toujours selon l’OMS, au moins 100 000 personnes ayant pris de faux médicaments meurent chaque années en Afrique, et 700 000 dans le monde. Le marché des contrefaçons génèrerait un chiffre d’affaire estimé à 200 milliards de dollars par an, selon une étude du World Economic Forum, un chiffre qui aurait presque triplé en cinq ans.

Blockchain-X : Depuis quelques temps maintenant, les blockchains sont présentées comme une solution efficace pour lutter contre ce fléau mondial. Jusqu’à présent, les technologies présentées pour assurer une traçabilité des produits pharmaceutiques se concentraient autour des codes 2D et de la RFID, et de Pedigree aux Etats-Unis, qui n’est pas une nouvelle technologie mais un principe de suivi de la commercialisation des médicaments. Qu’apporte les blockchains de nouveau ?

A.P. : Les blockchains sont une solution complémentaire aux méthodes utilisées aujourd’hui pour identifier, authentifier et tracer un médicament. Cette technologie permet à des acteurs qui ne se connaissent pas et qui ne se font pas confiance d’échanger des données sensibles dans un cadre sécurisé. La supply chain est un cas d’usage idéal. La blockchain, en tant que grand registre numérique, permet de conserver l’historique de distribution du médicament représenté par les transactions ayant eu lieu à chaque étape menant du fabriquant à la dispensation. Jusqu’à présent il était difficile de visualiser l’ensemble de la chaîne et de s’assurer de son intégrité car les informations n’étaient pas partagées de bout en bout. La blockchain apporte donc une réponse à ce manque de transparence.

Il est cependant important de noter que les blockchains pourront fonctionner en plus de toutes les mesures déjà prises pour protéger le médicament. C’est une technologie complémentaire aux témoins d’inviolabilité ou au Data Matrix. Il faut voir cela comme un élément de sécurisation supplémentaire.

Le « marché des médicaments » repose sur une chaîne de distribution réunissant de nombreux acteurs jusqu’au consommateur final. Est-ce que les blockchains pourraient servir de technologies d’authentification, d’identification et de traçabilité à la fois pour les professionnels et les particuliers ?

La blockchain est une technologie conçue pour permettre l’authentification et la traçabilité de l’information. Ceci est particulièrement intéressant dans un contexte de lutte contre la contrefaçon. La problématique repose sur le fait de trouver les leviers qui encourageront les professionnels de la supply chain à adopter cette technologie. Par exemple, pour les laboratoires pharmaceutiques, l’enjeu est clair puisque les médicaments contrefaits représentent un grand manque à gagner financier. Cependant pour lutter de manière efficace contre ce fléau il est nécessaire d’avoir une traçabilité de bout en bout de la chaîne de distribution. Il n’est pas envisageable de laisser un chainon vulnérable. Il faut donc agir à tous les niveaux et auprès de tous les professionnels de la supply chain. C’est là que réside le défi le plus important. Convaincre tout le monde de la pertinence de l’utilisation de la blockchain et leur prouver que cela entraînera un retour sur investissement.

Concernant le patient, l’intérêt porté à l’origine d’un médicament diffère en fonction des régions du monde. Dans certains pays, la contrefaçon représente un véritable problème de santé publique et la population est sensibilisée à cela. Dans des pays comme le France, le problème est moins important et les patients n’ont pas le réflexe de se poser des questions sur l’origine des médicaments qui leurs sont délivrés. Là encore, il faut réaliser un travail de sensibilisation important.

Tous les pays du monde ayant un solide système de santé ont missionné une agence ou un établissement public dont le rôle est d’évaluer les risques sanitaires présentés par les médicaments : Aux Etats-Unis, la Food and Drug Administration (FDA, « Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux »), en France, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), en Europe, l’Agence européenne des médicaments (AEM), en Angleterre, La Medicines and Healthcare Products Regulatory Agency (MHRA). Quel pourrait être le rôle de ces institutions publiques face au déploiement d’initiatives de blockchain éparpillées dans différents pays ?

Utiliser la blockchain dans la supply chain pharmaceutique requiert deux éléments : un travail avec tous les participants et une évolution des standards et de la réglementation. Afin que l’adoption devienne systémique, tous les acteurs doivent coopérer dans le but de bâtir un cadre favorable à l’implémentation d’une technologie décentralisée et transparente. Des initiatives isolées d’un laboratoire pharmaceutique n’aurait que peu d’impact. Il est donc évident que les Autorités Réglementaires doivent participer à la discussion. A l’heure actuelle, en Europe, les informations sur la distribution d’un médicament convergent vers un hub européen. On y retrouve les données sur libération d’un produit par le fabricant et sur sa dispensation par une officine. Cela est très éloigné de la traçabilité de bout en bout et décentralisée amenée par la blockchain. Il faut donc instaurer un dialogue avec toutes les parties prenantes afin de faire évoluer le système.

Merci !

Le 14 mai prochain, 23 Consulting publiera un rapport sur la technologie blockchain dans la supply chain pharmaceutique.

Sources :

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