Blockchain et chaîne logistique : suivre les objets ou rendre responsables les gens qui les suivent ?

Une interview de Clément Bergé-Lefranc, co-fondateur de Ownest 

La « gestion de la chaîne logistique » constitue pour les entreprises un enjeu compétitivité de premier plan qui dépasse largement la simple organisation pratique de leur activité. En anglais « supply chain management », elle désigne le suivi et le pilotage de l’ensemble des flux de marchandises et des flux financiers qu’une entreprise opère entre la production et le client final. Ces flux s’articulent entre une organisation interne (usine, entrepôts, distribution, transports) et des relations extérieures (fournisseurs, producteurs, transporteurs, prestataires).

Depuis le développement de l’informatique, du réseau et des données, la gestion de ces flux s’appuie sur une palette d’outils de planification, de fabrication, d’optimisation des stocks, de transport et d’entreposage, de qualité et de gestion des données s’y rattachant, dont l’ultime objectif est de suivre au plus près, idéalement en temps réel, le mouvement perpétuel d’une entreprise en action.

Parce qu’une chaîne logistique implique des acteurs de plus en plus nombreux, qui parfois ne se connaissent pas ou peu et se font peu confiance, l’utilisation de blockchains pour distribuer la confiance à travers le réseau pourrait considérablement simplifier leurs relations et leurs interactions. A charge cependant d’utiliser ces registres distribués de la bonne manière.

Pour nous en parler, Clément Bergé-Lefranc, co-fondateur de Ownest, une plateforme blockchain spécialisée sur le sujet.

Blockchain__X : Avant de présenter Ownest, pourriez-vous nous décrire le parcours et l’expérience des fondateurs ? Quand avez-vous découvert les blockchains ?

Clément Bergé-Lefranc : Après des études d’économie et de droit en France et de marketing international aux Etats-Unis, j’ai monté et dirigé, avant d’être diplômé, la filiale française d’une société de conseil et de formation dans laquelle je suis resté quatre ans. J’ai ensuite rejoint un éditeur de logiciel, leader français dans le monde de l’assurance pendant quatre ans à nouveau. C’est courant 2015 que j’ai commencé à m’intéresser aux cryptomonnaies et assisté à des conférences sur le sujet, que ce soit en France et à l’étranger. Et c’est lors de ces évènements que j’ai rencontré mes associés, Quentin de Beauchesne et Christophe Henot, avec lesquels nous avons monté une première entreprise de conseil, Ledgys, puis Ownest en 2017.

Nous avons donc tous les trois commencé à nous intéresser aux blockchains vers 2014/2015. Quentin de Beauchesne, ingénieur en électronique de formation, s’est rapidement tourné vers le développement informatique. Il est à l’origine de Cryptofr, une des communautés francophones les plus actives sur le sujet. Christophe Henot, quant à lui, est enseignant chercheur en finance à la Sorbonne. Nous sommes tous les trois très impliqués sur le sujet ; En juin 2016, nous avons co-créé avec Alexandre Stachtchenko l’association La Chaintech pour fédérer les acteurs français des blockchains et faire en sorte de s’exprimer d’une seule et même voix.

Ownest est une entreprise blockchain spécialisée dans la gestion de la chaîne logistique. Si vous deviez décrire votre activité en une phrase, laquelle serait-ce ?

Ownest permet, en terme de responsabilité, de « se refiler la patate chaude sur une chaine logistique »

« Tracer les responsabilités sur une chaine logistique ». C’est à dire, être capable de savoir qui est responsable de quoi sur n’importe quelle chaine logistique. Dit encore autrement, Ownest permet, en terme de responsabilité, de « se refiler la patate chaude sur une chaine logistique ».

La chaine logistique n’a pas attendu les blockchains pour s’informatiser. Les promesses de l’Internet des objets (Internet of things) est de pouvoir associer un tracker à n’importe quel objet afin d’en assurer le suivi en temps réel. Quelles sont les problématiques actuelles rencontrées dans le monde de la chaîne logistique auxquelles répondent précisément les blockchains, et tout particulièrement celle d’Ownest ?

Avec la complexification de la chaîne logistique, il y a de plus en plus d’acteurs mais de moins en moins de responsables

Cela fait effectivement quelques années que le monde de la logistique souhaite géolocaliser des produits. On met donc un tracker sur un produit ; le produit se perd. On retrouve la trace du tracker, identifie l’entrepôt où il doit se trouver et l’on retrouve le tracker… qui s’est finalement détaché du produit. On se retourne donc vers le Responsable de l’entrepôt qui nous assure que le produit, lui, est bien parti. Donc retour à la case départ. Avec la complexification de la chaîne logistique et la diversité des opérateurs qui interviennent, il y a de plus en plus d’acteurs mais de moins en moins de responsables.

En réalité, la problématique de départ, savoir où sont les produits, n’est pas correctement posée. Ce n’est pas tant le produit que l’on souhaite suivre mais la personne qui en est responsable. Chez Ownest, on suit l’objet à travers la chaîne de responsabilité.

On ne créé pas notre propre blockchain, ça n’aurait pas de sens, nous utilisons les blockchains publiques comme outil de sécurisation décentralisé des transferts

On a mis en place un mécanisme de consensus qui consiste à faire se rencontrer des gens qui ont des objectifs différents : pour l’un, ce sera d’avoir le bon produit et de le présenter dans de bonnes conditions, pour l’autre, ce sera de vérifier qu’il est effectivement en bonne condition et le récupérer ; c’est à ce moment qu’opère le transfert de responsabilité et c’est cette interaction que nous enregistrons dans une blockchain. Publique bien évidemment. Pour que le transfert de responsabilité soit opposable à tous, parce que vérifiable par les différents intéressés, il faut que ce transfert de responsabilité soit enregistré dans une blockchain publique, comme Ethereum, mais nous sommes multi blockchains et pouvons travailler avec d’autre comme Litecoin ou encore Ethereum Classic. On ne créé pas notre propre blockchain, ça n’aurait pas de sens, nous utilisons les blockchains publiques comme outil de sécurisation décentralisé des transferts . D’un point de vue métier, nous traçons la responsabilité en plus de l’objet.

Il ne s’agit donc pas de déployer des blockchains pour suivre la hype du moment. Quels sont actuellement les écueils des projets blockchain déployés sur une chaîne logistique ?

Mettre en place une blockchain permet de faire de l’horodatage (timestamping). Tout dépend donc des informations que l’on va horodater. Par exemple, on voit des projets blockchains qui permettent à chacun des acteurs d’une chaine logistique d’horodater du déclaratif. Si quelqu’un déclare n’importe quoi, on pourra rapidement l’identifier. Mais si tout le monde raconte n’importe quoi, cela devient vite beaucoup plus compliqué.

La révolution blockchain, c’est d’agencer les effets collatéraux des objectifs individuels de chacun.

Deuxième type de projet, on va faire en sorte que ce soit les objets (palettes, cartons, camions etc.) qui horodatent automatiquement des informations en les dotant de capteurs et tags. On entre de plain-pied dans le domaine de l’Internet des objets. (lien La rem)Mais le problème, à nouveau, c’est qu’il est très facile d’usurper des composants IOT, qui plus est en masse.

Or ce qui est vraiment révolutionnaire dans les blockchains, c’est que l’on peut individualiser des objectifs : quand on fait un transfert d’un bitcoin, mon objectif, c’est que la personne le reçoive. L’objectif de celui à qui il est envoyé, c’est de le recevoir effectivement. L’objectif individuel du mineur, ce sera de sécuriser la transaction pour percevoir la récompense. La révolution blockchain, c’est d’agencer les effets collatéraux des objectifs individuels de chacun.

Si un projet n’arrive pas à mettre en place un mécanisme de consensus qui soient impliquant pour toutes les parties, le projet ne s’appuie pas sur ce qui fait la plus-value des blockchains.

Beaucoup de projets blockchain vont dans le mur parce qu’ils ne s’appuient pas sur ces objectifs individuels de chacun.

Les blockchains, d’un point de vue politique, signent-elles l’avènement de nouvelles gouvernances ?

Ce sont plutôt de nouvelles formes d’organisation

Rendre transparentes des informations impacte forcément les gouvernances à l’œuvre dans les entreprises. Mais est-ce que ce sont vraiment de nouvelles gouvernances ? Peut-être pas.

Quand on lance un projet aujourd’hui, le premier reflexe est de regarder qui sont les acteurs crédibles et monter le projet en réunissant tout le monde autour de la table. Mais dans une logique Blockchain cela pourrait être de travailler en mode studio pour analyser et comprendre quels sont les objectifs individuels de chacun, sur toute la chaîne de valeur, et voir comment leur apporter une solution individuelle. Chacun des acteurs viendraient naturellement autour de la table selon leur objectif propre, ce qui est finalement beaucoup plus simple. Ce sont plutôt de nouvelles formes d’organisation.

Vous avez déployé pour Carrefour un applicatif qui permet de tracer les supports de manutention entre ses entrepôts, les transporteurs indépendants et les magasins de proximité. Quelles étaient les problématiques de départ pour Carrefour ?

Celles classiques de logisticien : des pertes, des vols, des dégradations de supports de manutention. Carrefour avait commencé le déploiement de tracker LoRa, un dispositif électronique de suivi qui utilise un réseau bas débit dédié à l’Internet des objets. (lien La rem – internet bas débit). Nous sommes venus nous greffer sur le projet et avons déployé notre solution. Assez rapidement, Carrefour s’est posé la question de savoir ce qui était le plus important : avoir l’information certifiée de la chaîne de responsabilité ou équiper de tracker une flotte de supports de manutention… Le test se prolonge sur la région Ile-de-France et concerne le suivi de plusieurs dizaines de milliers de supports.

Il s’agit donc de pouvoir tracer, en temps réel, l’ensemble des supports de manutention qui transitent entre les entrepôts de Carrefour, les transporteurs indépendants et les magasins de proximité. Concrètement, qu’est-ce que le projet T-Roll a changé dans le quotidiens des travailleurs qui manipulent ces supports ? Est-ce qu’il a fallut les former ?

L’objectif était de créer l’interface la plus simple possible pour que quiconque puisse s’en emparer. Nous avons développé une application, accessible en Webapp et en applications natives (Google et Apple). L’interface permet de détenir et de gérer son « portefeuille de responsabilités », c’est à dire accepter, transférer, refuser une responsabilité. C’est très simple, Un projet Ownest c’est finalement plus de la conduite du changement.

Sur quels projets ou déploiement opérationnel travaillez-vous en ce moment ?

Nous déployons en ce moment un produit avec La Poste, « Delivery from store », qui s’adresse à une clientèle étrangère qui fait ses achats en boutique et souhaite ensuite se faire livrer à l’hôtel, à l’aéroport ou chez eux, à l’étranger. Ownest s’occupe du transfert de responsabilité sur la chaine logistique. Lorsqu’un client étranger rentre dans un magasin et fait un achat, la responsabilité du produit incombe d’abord à l’enseigne, puis se transfère au centre de traitement de La Poste, puis aux services de transport etc. Nous avons initié les premiers tests de ce produit La Poste avec une enseigne de Monoprix pour offrir ce type de service à cette clientèle étrangère.

Nous accompagnons également Orange, sur du déploiement de réseau à l’étranger ou encore travaillons avec CDiscount pour déployer un nouveau service en France.

Merci !

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